
Une bataille après l’autre • Paul Thomas Anderson • Etats-Unis • 2025
Entre satire sociale et film d’action, Paul Thomas Andersen ajoute à sa filmographie bien garnie un autre chef d’oeuvre. Film plutôt accessible et à gros budget (dont une grosse partie finance le salaire de Leonardo Dicaprio) produit par la Warner Bros, le film a notamment remporté l’Oscar du meilleur film 2026. J’étais peu séduite par le film (même si Paul Thomas Andersen réalise régulièrement des pépites) au premier abord car le côté film événement produit par un gros studio ne me tentait pas vraiment, je craignais un film tragi-comique trop grandiloquent. Au final, j’ai été scotchée par la mise en scène et certaines séquences bien rythmées. Le film est librement inspiré d’un livre Vineland de Thomas Pynchon qui se déroule dans les années 70-80. Dans “Une bataille après l’autre”, le film se situerait davantage dans les années 2000 car on y voit la présence de smartphones.
C’est l’histoire d’une milice d’extrême gauche les French75 dont l’une de ses révolutionnaires majeures Perfidia Beverly Hills (Teyana Taylor) tombe enceinte de Bob Ferguson (Leonardo Dicaprio). Elle ne renonce pas à ses idées révolutionnaires jusqu’à ce qu’elle se fasse attraper par les forces de l’ordre. Elle conclut un pacte avec un commandant Steven Lockjaw (Sean Penn) avec qui elle a eu une histoire, trahissant les membres de sa milice et disparaît. Bob Ferguson élève alors seul sa fille en retrait du système révolutionnaire jusqu’au jour où le passé le rattrape. Sa fille a alors 16 ans et il doit la retrouver avant Steven Lockjaw.
La question interraciale en toile de fond
Paul Thomas Andersen nous laisse voir dans un élan joyeux les actions coup de poing des révolutionnaires en lutte contre le système en place et défendant la cause des migrants, celle de la communauté Black et des laissés pour compte. Le politique est bien présent dans le film mais on aurait tort d’attribuer ce thème au vrai sujet du film, peu importe la ressemblance avec des sujets contemporains. En vérité, “une bataille après l’autre” traite davantage de la famille, thème cher à Paul Thomas Andersen. Bob Ferguson et Perfidia Beverley Hills forme un couple interracial, une vision progressiste du monde. Ce qui est inédit (en tout cas pour moi), c’est le rapport qu’entretient Perfidia Beverley Hills avec Steve Lockjaw. Une de ses répliques qui me restera en tête s’adressant à Bob avec arrogance : “Vous aimez les Noires ? Moi aussi”. C’est la première fois que je vois ce rapport au cinéma entre une femme Black dominante et un homme blanc. La femme est clairement reduite à une préférence sexuelle. Il faut dire que dans les premières scènes Perfidia Beverley Hills n’y va pas de main morte en lui demandant de se masturber en plein assaut et le laisse penaud. Par la suite, en voulant intégrer une organisation composée d’hommes blancs puissants et racistes, il parlera de ce moment comme un “viol inversé” se présentant comme une victime abusée alors qu’il a cherché lui même le contact. Le réalisateur souligne habilement sans chercher à traiter à fond le sujet de la façon dont on peut envisager un couple interraciale dans une société dominée par le sexe et le racisme.
Le burlesque de l’action
Les touches comiques sont un vrai délice dans ce film. Elles sont principalement apportées par le personnage de Leonardo DiCaprio, un homme “perdu”, accro à la drogue et à l’alcool, un anti-heros à l’esprit dispersé, habillé en peignoir qui va tout de même tout faire pour récupérer sa fille. Ce dernier va même tomber d’un bâtiment minablement après avoir raté son saut. Le choix de composer l’action avec des plans fixes moyens contribue beaucoup au burlesque des situations. Ajoutons également le personnage de Benicio Del Toro dit le “Sensai”, très bien écrit, il est l’opposé de Leonardo DiCaprio, calme, méthodique et nonchalant. Quand il se fait arrêter par la police, il sort les bras levés avec une petite danse en glissant des pieds. Les scènes où les deux fuient montrent bien leurs différences d’attitude, un comique qui intervient en pleine tension. Il y a notamment une grande séquence mémorable des deux personnages en fuite avec un montage alterné où le timing est très bien cadré. DiCaprio est statique, bloqué, énervé au téléphone tandis que Del Toro, appliqué, calme, et en mouvement. Face à la police, l’un recule, l’autre avance. La tension est telle qu’on croirait presque que le personnage de Benicio Del Toro va entrer en conflit avec celui de Leonardo DiCaprio. Mais non, cela crée juste une forme d’humour. La musique joue également un rôle clef avec des musiques à sonorité espagnole. L’image de Sean Penn survivant défigurée en plein désert sous une balade musicale restera gravée dans ma tête.
Quelle victoire dans ces batailles ?
Le film est avant tout le triomphe de la famille, de la stabilité et de la passation de filiation sur l’excès, le sexe et la cupidité. C’est la grande victoire de la bataille spirituelle du film. La fin se conclut par Willa de retour auprès de Bob Ferguson, prête en entrer dans le combat révolutionnaire dans la lignée de sa mère, qui lui a adressé une lettre.
Les premières batailles sont les luttes menées par les révolutionnaires au début du film, l’une après l’autre gagnées et prennent fin à la fin de la première partie du film. Le grand vainqueur à ce stade, c’est Steve Lockjaw qui a réussi à cerner Perfidia Beverley Hills. Ce dernier se demande s’il n’est pas le père biologique de Willa et fait tout pour la retrouver. S’ensuit alors le combat entre le père biologique et le père qu’incarne Leonardo DiCaprio.
On peut également y voir la “bataille” entre Bob Ferguson et Perfidia Beverley Hills. Les deux sont en effets de caractère diamétralement opposés. Sur le terrain, elle est déterminée et forte alors qu’il est hagard et faible. Mais sur le plan paternel et familial, Bob Ferguson l’emporte, ayant davantage l’instinct. Elle lui dira :”tu passes ton temps à être gaga, je ne suis pas ton tire-lait”.
Captivant et entraînant, ce film est une belle réussite cinématographique. La séquence de course poursuite vers la fin au rythme des ondulations de la route, de la musique et du jeu du hors-champ en est un exemple parfait. A la fois support de tension, c’est aussi une métaphore subtile des combats qu’on mène dans la vie, parfois tiré vers le haut, parfois tiré vers le bas. Un bémol serait la destinée de Perfidia Beverley hills : au centre de l’action au debut du film, elle disparaît après pour revenir seulement à travers une lettre à la toute fin.

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