
Love in a fallen city – Eileen Chang – 1943 – Editions Zulma – Traduction : Emmanuelle Péchenart
“Love in a fallen city” est une nouvelle parue à Shanghai en 1943 par l’autrice chinoise Eileen Chang, de son nom chinois Zhang Ailing. C’est une époque troublée par l’occupation japonaise, mais quand cette femme publie ses nouvelles dans un magazine populaire, le succès est au rendez-vous. Aujourd’hui encore, elle est considérée en Chine et ailleurs, comme une autrice remarquable, par son style unique et relevée, mais aussi par son vécu entre Hong-Kong, la Chine et les Etats-Unis. Ses oeuvres ont fait l’objet de nombreuses adaptations cinématographiques célèbres dont la nouvelle du même nom “Love in a fallen city” réalisé par Ann Hui (1984) mais aussi “Lust, Caution” réalisé par Ang Lee (2007).
Dépendante d’une famille traditionnelle
L’histoire se passe en grande partie à Hong Kong, en 1941, juste avant que la ville tombe aux mains de l’occupation japonaise. Bai Liusu est une femme divorcée depuis plusieurs années et vivant chez sa famille où elle étouffe. Sa famille n’hésite pas à lui faire sentir qu’elle est un “poids” à la fois financier et moral. Quand son ex-mari décède, sa situation est de nouveau au centre des conversations entre ses frères et soeurs. Sa porte de sortie ? Un autre mariage, pas facile pour une femme approchant la trentaine, mais possible. Mme Xu a justement un contact Fan Liuyuan, un jeune homme ayant grandi en Angleterre, connu pour ses moeurs plutôt libres, mais de très bon parti.
Une première rencontre sous le prisme des conventions sociales
Lors de leur première rencontre, Liuyuan était plutôt destinée à la petite soeur de Liusu, mais contre toute attente, c’est sur Liusu qu’il jette son dévolu. Ils passent la soirée à danser ensemble. Ce qui est intéressant avec l’écriture de Zhang Ailing, c’est que toute la scène est racontée sous le regard choqué de ses frères et soeurs, une fois la soirée terminée. On ne saura pas ce qui s’est dit entre les deux, on peut seulement imaginer : la déception de la petite soeur et la rencontre singulière entre un homme et une femme qui s’apprivoisent pour une première fois. C’est seulement plus tard dans l’histoire que Liusu a l’opportunité d’aller à Hong Kong où elle retrouvera Liuyuan. Commence alors une description de la vie mondaine hong-kongaise où se côtoient étrangers et chinois.
Une relation ambiguë dans la séduction et l’intérêt
Je trouve qu’il s’agit de la partie la plus intéressante où les deux se fréquentent à la plage, à l’hôtel et dans les lieux mondains. Les dialogues montrent bien un jeu de séduction entre compliments, taquineries et respect mutuel. Liusu n’est pas dupe du personnage, elle semble céder mais pas totalement. Les deux ne s’engagent pas immédiatement, ont peur de perdre la face, mais on sent tout au long des dialogues qu’il y a une attirance. Les deux voguent entre attirance et calcul.
La révélation dans le chaos de la guerre
La guerre prend les personnages par surprise. Contre toute attente, ils finissent par se rapprocher. C’est comme si, noyés dans les événements de l’Histoire, ils devenaient vulnérables et ne pouvaient faire autrement que de succomber l’un à l’autre. Chez Eileen Chang, les histoires d’amour ne sont jamais des coups de foudre, mais des relations profondément inscrites dans un contexte historique et social. L’intime se lie ainsi aux grands événements. Après la guerre, Liusu et Liuyuan se marient. Cela semble être une fin heureuse, mais une question subsiste : leur amour est-il réel ? Sans la guerre, seraient-ils vraiment ensemble ?Le récit ouvre ainsi une réflexion sur la lucidité de l’amour.
Extraits :
– Certains ont un talent particulier pour parler, d’autres pour rire, d’autres pour tenir une maison, le vôtre, c’est de baisser la tête. -Je ne sais rien faire, dit Lio-su, je suis quelqu’un de parfaitement inutile. – Les femmes inutiles sont de loin les plus redoutables, répondit-il en souriant.
Devant les gens, il faisait exprès de se montrer familier et désinvolte avec elle, qui restait dans l’incapacité de signifier qu’il ne s’était rien passé entre eux. Ne pouvant renoncer ni vaincre, “à cheval sur le tigre”, elle serait désormais indésirable, aussi bien dans sa ville qu’auprès des siens, et n’aurait d’autre solution que devenir sa maîtresse. Et si elle lui cédait, non seulement elle gâchait tous ses efforts passés, mais elle détruisait plus sûrement encore toute perspective d’avenir. Eh bien non ! Elle se contenterait d’une fausse réputation, et lui n’aurait profité d’elle qu’en paroles. Pour en revenir à la réalité, d’ailleurs, il ne l’avait pas possédée. Puisque tel était le cas, il reviendrait peut-être un jour vers elle avec des conditions acceptables.
Il n’était rien de plus qu’un homme égoïste, elle n’était rien de plus qu’une femme égoïste. Dans cette époque de guerre et de chaos, s’il n’y avait plus de place pour les individualistes, il en existait toujours pour un ménage ordinaire.

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