
Lav Diaz – Quand les vagues se retirent – 2022 – Philippines, France, Portugal, Danemark
En tant qu’ancien journaliste ayant couvert des violences d’État et des affaires policières, Lav Diaz a injecté dans son film « Quand les vagues se retirent » un certain réalisme pessimiste. Le film attaque audacieusement la politique autoritaire du président Rodrigo Duterte (2016-2022) sur les tueries perpétrées par la police sous couvert de lutte anti-drogues. On suit un lieutenant fort respecté, l’un des meilleurs en Philippines, Hermes Papauran, qui assiste impuissant à ces massacres sur des consommateurs présumés et des pauvres dealers. Incarnation de cette institution policière, il est pris par des sentiments coupables qui l’atteignent jusqu’à la chair : un psoriasis le ronge bientôt de la tête aux pieds. Doté d’une haute idée du devoir et de la justice, il n’hésite pas non plus à exercer malgré lui une impunité policière en réglant par la violence ses propres affaires personnelles.
Film fleuve de presque 3 heures, il est composé essentiellement de plans fixes filmés en une seule prise où l’action se déroule en temps réel. On est habité tel un voyeur par le temps et l’espace de la scène qui nous questionne sur les intentions des personnages. Attentif, le spectateur est souvent dirigé vers la folie et la passion sans jamais tombé dans l’extrême sensationnalisme : une danse lunaire, une punition hargneuse pour adultère ou encore une vengeance soudaine en plein jour.
Le noir et blanc, intense et éclatant, judicieusement choisi, n’appuie pas sur un manichéisme classique des films policiers, mais souligne naturellement des personnages moralement ambigus. C’est le tréfonds des Philippines, loin de ses îles paradisiaques, où la pègre désigne plutôt l’institution politique invisible. Empruntant dans l’esthétisme du film noir, le dégradé de noirs et ses fumées dans les ruelles de la ville rappelle « Sin City » où le meurtre est la norme et la vengeance un leitmotiv.
Les Philippines restent un pays où la majorité des habitants est chrétienne. Primo Macabantay, brigadier ayant expié une peine de prison à cause de Hermes Papauran cherche revanche. La rédemption l’habite. Sur le chemin, il croise un batelier, une prostituée et une paysanne qu’il va tenter d’extraire de la misère, tout en se rendant compte que la mort tombe parfois sous sa main. Laz Diaz montre comment un régime autoritaire peut moralement touché tout un pays, laissant des blessures béantes. Le fanatisme religieux tel que celui de Primo Macabantay est une réponse parmi d’autres des victimes du système et de la violence.
Au milieu d’un noir et blanc majestueux, les plages ressortent, lumineuses à la caméra, dotées de vagues salvatrices. Quand Hermes Papauran a le dos tourné, face à la mer, il est presque purifié de ses maux, physiquement mais aussi psychiquement. Pas étonnant que les dernières scènes se terminent sur les côtes balnéaires où les vagues demeurent un échappatoire vers la lumière. Le combat final confrontant Hermes Papauran et Primo Macabantay, le justicier face au sauveur, n’aura pas de vainqueur. « On n’est pas dans un film », dit l’un. « J’ai fait mon devoir », dit l’autre. Autant de phrases qui font écho à une réalité sinistre des Philippines. « Pays à la con », « criminels comme nous », « J’emmerde les Philippines », les échanges renvoient sans cesse au système qui les a ébranlés. Hermes Papauran et Primo Macabantay, dans les replis de la noirceur des scènes, sont comme des fantômes de l’ombre, échoués devant la mer, à peine visibles des personnes qui les détournent. Seule la mer est témoin, et ses vagues qui bientôt se retirent, pour laisser une terre, aride et noire.

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