« Mort d’un commis voyageur » – Arthur miller

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Arthur Miller – Death of a salesman (Mort d’un commis voyageur) – 1949 – Etats-Unis

Une pièce de théâtre comme « Mort d’un commis voyageur » d’Arthur Miller, se dévore en une seule traite. Dès le début, on est attendri par Willy Loman, ce vieux père de famille, éreinté par sa carrière dans le commerce et la vente, à la poursuite du rêve américain. Ses espoirs portent tout autant sur sa réussite personnelle que sur celles de ses fils. En montrant sa quête obsessionnelle, l’histoire plonge au fur à mesure vers un destin tragique. L’accumulation de plusieurs années de dur labeur sans avoir percé le pèse, mais l’avenir de son fils aîné Bill le pèse encore plus.

Le génie d’Arthur Miller réside dans des dialogues réalistes mélangés avec des décors oniriques, presque expressionnistes qui montrent autant la fatigue que le désordre mental dans lequel le père de famille se trouve. L’auteur joue aussi avec les strates temporelles, passant du passé au présent, pour mieux souligner la nostalgie, les souvenirs, le blocage mental voire d’anciennes émotions non résolues. Grâce à ces procédés, peu à peu, le lecteur est amené à comprendre la psychologie du père de famille. Ses idéaux de vie, son modèle de « self-made-man » et ses espoirs de davantage de possessions matérielles sont mis à mal par la réalité du présent. Propriétaire de sa maison, il est endetté. Le voisinage n’est plus ce qu’il était. Il demande une augmentation et se retrouve licencié. Il a des visions notamment de son frère aîné Ben, son modèle de réussite qui le réconfortent et l’emprisonnent encore un peu plus dans ses illusions. Dans une partie de cartes, la réalité et le rêve se brouillent. La scène devient un lieu propice aux errements de Willy. Au fil de l’histoire, on assiste à la folie qui l’accapare de plus en plus.

La pièce est savamment construite avec des actions dynamiques qui m’ont tenu en haleine (la promesse d’un rendez-vous avec un patron Bill Oliver pour Biff), un climax (la soirée avec le père et ses deux fils au restaurant) et une chute (la dispute entre Willy et Biff). Au coeur de l’histoire, les thèmes universels qui résonnent encore aujourd’hui tels que l’échec de la transmission d’une génération à une autre y est abordé. J’ai particulièrement accroché à cette idée. A travers Bill et Willy, l’auteur dépeint une relation humaine complexe faite d’amour et de rejet. Willy ne supporte pas que son fils aîné ne soit pas un ambitieux dans la « jungle » du travail alors qu’il a connu son fils comme un jeune sportif à haut potentiel. Le fils est quant à lui ennuyé de ne pas répondre aux attentes du père qui projette son « rêve américain » sur lui. Dans une ultime tentative pour satisfaire son père, Biff prend rendez-vous avec Bill Oliver qui s’avère être désastreux. Il prend conscience de sa propre identité et le fait savoir à son père qui passe complètement à côté de sa confession. Le fils ne partage pas les valeurs du père pour qui l’importance d’une réussite passe par l’aisance financière ainsi qu’une reconnaissance professionnelle. Cette relation conflictuelle entre le père et le fils cache en fait un secret familial. Biff a connu une trahison de la part de son père dans son enfance qui a brisé à tout jamais l’idéal du père.

En somme, la pièce d’Arthur Miller marqué par les difficultés de la Grande Dépression des années 30 aux Etats-Unis ainsi que les conséquences du krach boursier renvoie l’image d’une société de surconsommation où les individus sont poussés par satisfaire des besoins matériels. Willy Loman vit dans ce contexte, incité par consommer jusqu’à vivre à crédit. Il ne peut se résoudre à admettre qu’il est un homme normal et qu’il n’a pu atteindre son « rêve américain ». Comme le suggère le titre, la fin est tristement tragique quand bien même, le fils et le père finissent par confesser leur amour. Je pense que la pièce, au-delà du contexte historique, vaut la peine d’être lu par la finesse des relations familiales, entre admiration et incompréhension.

Extraits :

WILLY : Biff, écoute-moi et fais ce que je te dis : tu vas entrer en rigolant, un bon sourire, une bonne blague ça n’a jamais fait de mal à personne et ça crée tout de suite un bon climat, c’est pas tant ce que tu dis qui compte, tu comprends, c’est la manière, la manière, tu ne vends jamais que l’art et la manière de vendre, rien d’autre, c’est la seule marchandise !

BIFF : Cet après-midi, je me suis retrouvé dans cet escalier, ce stylo à la main, fuyant comme un perdu, et tout à coup, au centre de cet immeuble de bureaux, sur les marches de fer de cet escalier, j’ai vu, j’ai vu par une toute petite meurtrière, trouant le béton, le ciel, l’immensité bleue du ciel et je me suis senti tellement heureux, tellement soulagé ! Et puis je me suis souvenu de tout ce que j’aimais en ce monde : travailler de mes mains, manger du fromage en plein air, fumer allongé sur l’herbe au pied d’un arbre, alors, j’ai regardé ce stylo en plaqué or et je me suis demandé ce qu’il faisait dans ma main, pourquoi je courais ainsi, pour échapper à qui, à quoi, pourquoi tous ces efforts pour devenir autre chose que ce que je suis, pourquoi enfin je venais de passer toute une journée sur le paillasson de ce gros crétin abject, en attendant, en espérant qu’il daigne m’honorer d’un regard de ses yeux vides ! Pourquoi ? alors que tout ce que j’aime au monde m’attendait dehors, sous le ciel du bon Dieu ! C’est alors, papa, que la peur m’a quitté et que j’ai eu envie de vivre et de t’expliquer ça, simplement ça, tu comprends ?
WILLY : Parfaitement, c’est ta vie, gâche-la !
BIFF : Papa, comprends donc enfin, des types comme toi et moi, on en fait des soldes, pas du premier choix !

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