
Le clan du sorgho rouge • Mo Yan • 1986 • Editions du Seuil • Traduction : Sylvie Gentil
La deuxième guerre sino-japonaise a lieu entre 1937 et 1945. Les communistes chinois et les nationalistes du Kuomintang sont en pleine guerre civile, tout en résistant à l’envahisseur japonais. Dans le village du canton nord-est de Gaomi, dans le Shandong, là où le sorgho pousse à floraison, la terre a gardé des traces de bataille. En 1939, le commandant Yu prépare une embuscade contre les japonais, accompagné de son fils. C’est l’histoire du « grand-père », de « mon père » et de « ma grand-mère »…
La campagne chinoise selon Mo Yan
Les villageois vivent au milieu du sorgho qu’ils cultivent et mangent. Le roman foisonne de descriptions qui distillent par petites touches çà et là, une atmosphère où tantôt la beauté tantôt la rudesse de la campagne apparaît. C’est la petite bise glaciale du matin ou ce sont les traces de pas mêlant tiges de sorgho et boue. C’est le soleil écarlate ou déclinant d’une campagne caractéristique qui donne le ton.
Et le sorgho, qui n’est jamais loin, véritable symbole de toute l’histoire. Il imite et appuie les agissements des personnages, en dit plus que ceux là même. Mo Yan parle du sorgho comme un témoin des évènements, vivace et fluide. La nature des lieux est détaillée avec poésie et parfois avec gravité sous la plume de l’auteur. En effet, aux descriptions dévoilant toute une préciosité de la campagne suit la brutalité d’une réalité qui rend la campagne fragile et vivante.
J’aime beaucoup cette manière de Mo Yan d’alterner détails environnants à l’avancement de l’histoire. On a une photographie de l’instant où chaque moment semble compter, même le frottement des feuilles.
Le sorgho sanglant
La nature brute et gracieuse peut être le cadre à des moments plus sanglants. Les champs de sorgho sont en effet le champ de bataille des chinois contre les japonais. La céréale nourricière est rattachée au sang versé meurtrier. Le commandant Yu, résistant et bandit au sang-chaud, grand-père du narrateur n’hésitera pas à sortir sa lame à plusieurs reprises. Celui-ci narrera ses agissements au passé comme au présent, créant par là un portrait de meurtrier implacable.
On est horrifié, presque écoeuré du flot de sang décrié, tant on a été au préalable bercé par la beauté des mots et du style de Mo Yan. Les images violentes semblent inattendues mais en même temps, fidèles au titre de sorgho rouge.
Une histoire de famille
Le narrateur se dévoile au travers du prisme de ses aïeux. Il fera des commentaires sur des évènements dont il questionnera l’essence même, tel qu’un viol collectif. Quelle est à présent son rapport à ce lieu chargé d’événements ? Que reste t-il de beau dans l’horreur du passé ?
Il aura relaté avec précision les sentiments d’antan du père, du grand père et de la grand mère : paysans héros de la résistance. Que ce soit le mariage, la rencontre amoureuse, la jalousie, ou la mort, les moments forts de la famille sont passés au peigne fin. On est happé et intéressé par les liens entre les personnages, dans la grande Histoire mais aussi dans l’intimité d’une famille.
Cela donne indéniablement une valeur historique au récit familial qui est construit de brides de souvenirs. Un élément fait surgir des souvenirs qui en font appel à d’autres. On lit le roman en ayant en tête différentes strates temporelles. Le contexte est détaillé au fur et à mesure, ménageant par là notre curiosité. Je trouve cela très habile de l’auteur, de ne pas suivre une linéarité, mais de raconter par blocs qui se répondent les uns aux autres, au fil du récit.
A la fin de la lecture, le sorgho ne vous apparaîtra plus jamais de la même manière. Il vous sera précieux, rouge sanglant et vivant. Ce sont les âmes des personnes cultivant le sorgho qui auront toute la parole. Cette fresque familiale autour du sorgho rouge m’aura fait vibrer jusqu’aux dernières pages. Mo Yan nous aura presque donner envie d’en caresser pour de vrai.
Extraits :
La lame lui avait donné l’impression d’entrer d’elle-même dans ce flanc tendre. Sa victime avait fait deux pas en trébuchant, puis s’était arrêtée pour de la main s’appuyer à un arbre et se retourner. Face à ce regard pitoyable, douloureux, Yu avait un instant éprouvé un immense regret. Mais sans rien dire, lentement, le bronze avait glissé au pied de l’arbre. Le sang était encore tiède quand il avait retiré son arme de la plaie entre les côtes, doux, plaisant et lisse comme le plumage d’un oiseau… Le faîte des poiriers avait fini par céder sous le poids de la pluie qui s’y était accumulée, et elle était tombée, avec un bruit sourd sur le sol sablonneux, suivie de dizaines de voltigeants pétales. Au fond du bosquet le vent avait tourbillonné, glacial, enfin il avait perçu le parfum des fleurs. (p.153)
Dans sept jours, ce sera la fête de la Mi-Automne. La lune très ronde et très claire se lèvera haut dans le ciel, les sorghos dans les champs seront calmes et solennels. Leurs épis baignés de clarté, comme trempés de mercure, lanceront des éclats. Et sous l’ombre ciselée de l’astre blanc, mon père sentira avec plus d’acuité encore ce relent fétide et suave. Ce jour-là, à nouveau le commandant Yu le traînera par la main au milieu des champs. Les corps de centaines de paysans, entassés pêle-mêle, irrigueront les sillons de leur sang, et la terre noire, détrempée, ne sera plus que boue fluide qui entravera la marche. La pestilence sera suffocante. (p. 15)

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